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Face à l’effondrement des cours du cacao, un nouveau prix équitable pour les producteurs s’impose

Publié le 24 mars 2026 - Dernière mise à jour le 24 mars 2026
prix équitable du cacao 2026 AVSF ethiquable

Il y a quelques mois encore, certains annonçaient la fin du commerce équitable : avec des cours du cacao à 10 000 USD la tonne, un prix plancher semblait superflu. L'effondrement brutal des marchés début 2026 a dissipé cette illusion. Il rappelle une réalité que les producteurs connaissent bien : le marché ne protège pas. Face à ce retournement, AVSF et ETHIQUABLE proposent un nouveau cadre de prix équitable de 5 000 €/T à l'export, fondé sur les réalités économiques du terrain. Un niveau qui assure un revenu vital, finance la transition agroécologique et pérennise les filières bio et équitables.
 

Après une envolée spectaculaire des cours du cacao
retour à la case départ

Les cours mondiaux du cacao ont connu une chute spectaculaire : après avoir oscillé entre 8 000 et 10 000 USD la tonne en 2024 et 2025, ils ont reculé jusqu'à 2 900 USD la tonne début mars 2026, un effondrement brutal en quelques semaines. Selon de nombreux observateurs avertis, la crise climatique, qui aggrave les dysfonctionnements des systèmes de production avec notamment la propagation de maladies comme le swollen shoot, devait rendre impossible à court terme un retour aux niveaux de production mondiaux d’avant la flambée, poussant au maintien de cours mondiaux élevés. Par ailleurs, les restrictions d’accès au marché européen, renforcées par l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation contre la déforestation importée (RDUE), devaient aussi contribuer à maintenir des prix élevés.

Certains considéraient que le commerce équitable, basé sur un prix plancher, destiné à garantir un revenu décent aux cacaoculteurs, perdrait de sa raison d’être. Les cours mondiaux durablement élevés devaient garantir une rémunération avantageuse aux producteurs.


Or, l’effondrement récent des cours du cacao rappelle une réalité persistante : le marché du cacao reste soumis à une logique cyclique, marquée par des envolées spectaculaires des cours mondiaux suivies de chutes brutales. Ces mouvements, bien que liés à des déséquilibres réels de l’offre et de la demande (mauvaises récoltes suite aux aléas climatiques), sont amplifiés par la spéculation boursière. Au final, dans un système asymétrique où quelques géants du chocolat dominent face à une multitude de petits producteurs, la rémunération de ces derniers reste systématiquement la variable d’ajustement.
 

Pourquoi un tel revirement sur le marché du cacao ?
Deux dynamiques à l’œuvre

D’un côté, l’offre s’est redressée : stimulés par des prix historiquement élevés, les producteurs ont intensifié les soins apportés à leurs cacaoyères : taille, désherbage et fertilisation. Résultat : les récoltes ont été satisfaisantes, y compris en Afrique de l’Ouest, où les conditions climatiques de la dernière saison ont été plutôt favorables.

De l’autre, la demande s’est effondrée : le broyage, indicateur clé de la consommation industrielle, a reculé en Europe de -8,3 % sur un an au dernier trimestre 2025. Les industriels ont réduit les taux de beurre et de pâte de cacao, substitué d'autres ingrédients et reformulé leurs recettes. Seul le chocolat de qualité et de spécialité tire son épingle du jeu : les ventes de tablettes bio ont continué de progresser en France malgré la hausse des prix, preuve que les consommateurs restent attachés à la qualité, à la traçabilité et aux origines.

Résultat : retour à la situation d'avant la flambée.  Compte tenu de l’inflation, l'effondrement du prix autour de 3000 USD/T équivaut en réalité à la moyenne de 2 500 USD enregistrée entre 2017 et 2023. Les revenus des producteurs retomberont largement en dessous du seuil décent, avec les conséquences habituelles : pauvreté des producteurs, recours accru au travail des enfants, accélération de la déforestation et dégradation des sols.

Une telle situation pourrait perdurer, voire s’accentuer, à moyen terme. D'ici deux à trois ans, les nouvelles cacaoyères plantées depuis 2024, encouragées par la flambée des prix, entreront en production, accroissant encore l'offre sur un marché déjà déprimé. Cette dynamique pourrait s’accompagner d’une période prolongée de prix bas.

Quel prix du cacao aujourd’hui
pour une filière équitable et durable ?

En 2022, avant la flambée, nos modèles économiques situaient le Living Income Reference Price (LIRP), le prix permettant un revenu décent au niveau de la coopérative à l'export, entre 4 000 et 4 500 USD/T. Aujourd'hui, la mise à jour de nos calculs, considérant les contextes des différentes coopératives partenaires, nous amène à redéfinir ce seuil à 5 000 €/T (6 000 USD/T). Ce montant doit constituer le prix plancher d’un cacao effectivement équitable et durable, indispensable pour :
• Assurer un revenu décent aux producteurs
• Financer la transition écologique et la production durable (agroforesterie, pratiques agroécologiques)
• Pérenniser les services des coopératives et le fonctionnement de la certification bio
 

Comment calcule-t-on un prix
garantissant un revenu décent (ou Living Income Reference Price) ?

Le living Income est le montant qui permet à une famille de 6 personnes de couvrir l’ensemble de ses besoins fondamentaux : alimentation, santé, vêtements, transports, logement et éducation. Il doit également couvrir le coût de pratiques de production durable et financer la transition agroécologique (absence de déforestation, fertilisation, agroforesterie).

Aujourd’hui, de nombreux acteurs du secteur du cacao - entreprises, ONG ou labels de commerce équitable - réalisent ces analyses et publient leurs résultats. Les paramètres et les méthodes de calcul peuvent différer. L’ONG AVSF et ETHIQUABLE, de leur côté, relèvent régulièrement les données de terrain pour construire des modèles économiques fidèles aux réalités locales. Pour chaque zone ou coopérative partenaire, nos outils décryptent le fonctionnement des systèmes de production paysans : surfaces cultivées, rendements, temps de travail, nombre de journées de main-d’œuvre externe, coût des journaliers agricoles, dépenses liées à la transformation primaire du cacao, ou encore frais de fonctionnement des coopératives.

Les modèles d'AVSF et d'ETHIQUABLE permettent de mesurer l’impact du commerce équitable et de raisonner les prix équitables, à partir de la réalité des systèmes de production paysans.

 

Pourquoi un Living Income Référence Price plus élevé ?

Plusieurs facteurs contribuent à cette augmentation. Prenons un à un les principaux composants du calcul.

1. Surfaces cultivées et rendements : la prise en compte des paramètres réels de la production paysanne.
Nos calculs s’appuient donc sur les systèmes de production réels observés chez nos partenaires, caractérisés par de petites surfaces et des rendements limités. Certaines études, en revanche, utilisent des paramètres optimistes, correspondant aux résultats des producteurs les plus performants (en termes de rendements, surfaces cultivées, etc). Cette approche conduit à sous-estimer les Living Income Prices, en masquant les réalités concrètes rencontrées sur le terrain.

2. Hausse des coûts de la main-d’œuvre journalière
Dans toutes les régions productrices, la rémunération de la main-d’œuvre rurale a fortement augmenté, en lien direct avec la hausse des cours du cacao. Les travailleurs journaliers - souvent des jeunes de la communauté ou des paysans des zones voisines - interviennent pour compléter le travail familial lors des pics d’activité. Avec l’envolée des prix du cacao, leurs salaires journaliers se sont ajustés pour rester attractifs, notamment face à des opportunités urbaines mieux rémunérées. Les hausses du salaire journalier agricole entre 2022 et 2026 ont augmenté au Pérou, de 12 USD/jour à 27 USD/jour, en Équateur de 15 USD/jour à 30 USD/jour. À l’avenir, pour maintenir leur niveau de production de cacao, les producteurs devront continuer à mobiliser cette main-d’œuvre complémentaire avec cette nouvelle réalité salariale. En Côte d’Ivoire, l’augmentation a été plus modérée, environ 10% avec un salaire journalier autour de 6$. La modération est essentiellement liée au retard d’application de la hausse du prix du cacao aux producteurs et à l'existence de nombreux travailleurs aux faibles ressources et sans opportunité d’emploi plus rémunérateur.

3. Réévaluation des niveaux de revenu décent (Living Income)
L’inflation récente a alourdi le coût de la vie, rendant nécessaire une actualisation des revenus vitaux. En nous appuyant sur des données nationales (panier moyen des ménages, salaires minimums, études de consommation indépendantes), nous avons révisé les seuils de revenu décent pour une famille de 6 personnes (4 adultes et 2 enfants) :
• Pérou : de 7 000 USD en 2020 à 8 200 USD/an aujourd'hui
• Équateur : de 7 500 USD en 2020 à 9 500 USD/an aujourd'hui
• Côte d’Ivoire : de 6 000 en 2020 à 8 039 USD/an aujourd'hui
Sources : Pérou : Kokoaplatform schweiz, 2022 et Fairtrade Living Income Reference Price for Coffee from Peru, Équateur : Solidaridad Network, rapport pour Nestlé 2023, Cocoa Living Income Latin América, Côte d’Ivoire 

4. Le coût des services des coopératives nécessaire à la durabilité
Nos calculs intègrent un surprix de 1 250 à 1 500 USD/T couvrant :
Les coûts de fonctionnement des coopératives, la transformation primaire du cacao (de frais à cacao sec) et la logistique jusqu’à mise en FOB, d’environ 600 à 700 USD /T. Ce coût est généralement proche de ceux des exportateurs conventionnels non coopératifs.
Les services à la production durable apportés par les coopératives aux producteurs : systèmes de contrôle interne pour la certification bio, traçabilité, formation et assistance technique, production de plants et d’intrants biologiques pour encourager l’agroforesterie. Nous estimons que 700 à 800 USD/T sont nécessaires pour financer ces services et ainsi assurer la durabilité des systèmes de production bio.
S’y ajoute une prime de développement de 250 USD/T, un instrument classique du commerce équitable pour soutenir des initiatives et projets de développement spécifiques.
 

Ce niveau de Living Income Reference Price est-il réaliste ?

Un LIRT à 5000 €/T (6000 USD/T) est-il trop élevé ? Est-ce un prix cohérent et équilibré ? Acceptable pour le marché ? Pour l'instant peu d'acteurs économiques se sont prononcés sur les seuils qu'ils utiliseront dans cette nouvelle période. Pourtant les grandes entreprises du cacao devraient prochainement prendre position dans le cadre de leurs engagements envers la directive européenne CRD3D (Directive sur le devoir de vigilance en matière de durabilité des entreprises). La référence la plus visible reste Fairtrade, qui vient d'actualiser son prix minimum garanti (applicable en octobre 2026) : de 2 950 à 4 250 USD/T, primes bio et équitables comprises.

Nos calculs aboutissent à un résultat supérieur à celui de Fairtrade, mais nous pensons que notre proposition est à la fois acceptable et justifiée. Outre la mise à jour du Living Income, plusieurs arguments plaident en faveur d’un prix plancher à ce niveau :

1. Les filières bio sous tension. La flambée des cours a fragilisé les filières bio : certains opérateurs ont abandonné la production biologique, devenue moins compétitive. L’offre en produits bio s’en est trouvée réduite. Aujourd’hui le différentiel entre le cacao bio et conventionnel (non équitable) dépasse 1 000 à 1 200 USD/T, contre 200 à 300 USD/T auparavant, soit un différentiel de 10%. Sans écart incitatif significatif, les producteurs perdent toute motivation à maintenir la certification, ce qui pousse à la baisse les volumes de production bio. Par ailleurs, la circulation accrue de produits chimiques dans les pays producteurs augmente les risques de contaminations croisées, alourdissant les efforts nécessaires pour garantir des produits sans résidus en termes de moyens humains et de coûts (contrôle interne, analyses, traçabilité). Sans un écart de prix significatif entre le bio et le conventionnel, les producteurs perdent leur motivation.

Pour assurer une filière bio fiable et des cacaos de spécialité de qualité, il est indispensable de maintenir un différentiel incitatif suffisamment élevé. Si le marché bio devait revenir à des différentiels de seulement 10%, la production bio ne pourrait pas résister et se maintenir.

2. L’accroissement des coûts de la certification bio. Un nouveau règlement européen vient de renforcer les exigences de la certification bio, avec à la clef des coûts significativement plus élevés. Les certificateurs ont plus que doublé leur service, en particulier en Afrique, ce qui représente un défi majeur pour les producteurs.

3. La correction par l’inflation. L'inflation mondiale accumulée de 2016 à 2025 est de 53 %. Un prix de 4 000 USD/T en 2016, corrigé de l'inflation, équivaut à plus de 6 000 USD aujourd'hui. Et, une lecture en dollars constants (Michel Arion, ICCO, 2025) montre qu’en 1976, le prix équivalait déjà à 8 900 USD/T. En monnaie constante, le prix minimum garanti de 6000 USD/T reste donc inférieur de 20% aux prix pratiqués il y a 40 ans.

4. La flambée a prouvé que la filière peut fonctionner à des prix plus élevés. Pendant des années, les prix du cacao sont restés aux environs des 2 500 USD/T, soit en dessous d’un revenu décent. Les acteurs de l’industrie du cacao ont fait le choix de financer des programmes de développement ou des actions communautaires, parfois des primes ciblées dans le cadre de certifications dites durables. En revanche, ils ont refusé toute remise en cause de la logique de marché : pas de hausse structurelle des prix et encore moins l’instauration d’un prix plancher. Impossible, selon eux, de s’affranchir des lois du marché et des prix bas.

La flambée des prix a bouleversé ces paradigmes. Pendant deux ans, les acteurs de la filière ont dû s’adapter à des prix records, et les consommateurs ont accepté une légère hausse du chocolat. La filière a montré qu'elle pouvait assumer un prix plus élevé.

Résultat : les producteurs ont enfin pu dépasser le seuil de revenu décent et échapper à la précarité.

Un Living Income reference Price de 6 000 USD/T est aujourd'hui absolument réaliste et acceptable, sachant que le cacao s’est échangé en moyenne à plus de 10 000 USD/T ces deux dernières années.

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